Son Enseignement

"La musique est en somme, un langage lié à l’Universel et qui exprime la Beauté. C’est donc pour moi le reflet de ce qui est défini par les uns comme l’Eternel, par les autres l’Infini ou encore l’Absolu."

André Dumortier

 

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Au piano avec André Dumortier,

 

… nous sommes traversés par des éclats lumineux de philosophie et de spiritualité. Et rejoints par un regard confiant, profondément, en les capacités profondes de chacun.
« Une goutte de musique pure est un point d'éternité. »

(Yves Nat)
Démarche d'une totale exigence, qui fait, jusqu'au plus fin détail de l’œuvre, se construire le geste.

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Le corps est un tout, en mouvement dans l'espace universel, il forme aussi une statique, une cathédrale, dont les points saillants sont les genoux, combatifs, le bassin, l'axe des épaules, la tête, reliée au ciel comme par un fil, les coudes enfin, qui sont orientés vers l'intérieur.
Un flux, tellurique, le traverse de bas en haut, qui se reçoit sur les touches et le soulève parfois : poussée des membres inférieurs, appuyés au sol - mais cheville libre toujours.

                                          Le corps possède son centre, que les Japonais appellent le hara. Tout entier il oscille, d'un ischion à l'autre, épousant les tracés concaves ou convexes des lignes musicales.

Aubes de geste !

Le buste suit le mouvement des mains, à équidistance des index, et se tourne afin de présider au mieux à l'action des pouces, qui est latérale ; il s'éloigne, omoplates rapprochées, pour fournir à un jeu orchestral, « lisztien », il se rapproche au contraire pour plus d'intimité.

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« Paume, doux lit froissé

Où des étoiles dormantes
Avaient laissé des plis
En se relevant vers le ciel »

(R.-M. Rilke)

Doux poids de la main, offerte au clavier !
Main en tension, pouce levé, doigts échelonnés. Et poignet libéré, virevoltant.

« Un atome de silence, c'est la chance d'un fruit mûr. »

(proverbe japonais)

Dans l'énergie d'un silence annonciateur, un geste anachrousique : le muscle deltoïde suspend le bras pour tout le jeu à venir, et un doigt se soulève, entier, délié du métacarpe. Qui s'abaisse, spontané. Qui saisit, par sa pulpe,
… si rapide qu'il concilie le Cercle et la Droite,
« Tchink ! »

(G. Gould)

… si rapide que, dans l'élan d'un rebondi, il tend à se dresser et unifie le bras. Une ligne, dans l'imagination, se dessine de la touche à l'épaule.
Doigt-pilier qui glisse en direction de la note qui suit – mouvement concave en s'éloignant, convexe en se rapprochant du centre du clavier.
« Tout ce qui est rond appelle la caresse».

(G. Bachelard)

L'étincelle sonore engendre sa lumière : le marteau, maintenu en position haute, continue à travailler les vibrations de la corde. Dans la beauté de la relation, la matière se spiritualise.
« per ignem ad lucem »

(Baader)

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Chopin, caressant, sollicite l'extérieur de la pulpe (la main joue en supination), l'attaque beethovénienne l'intérieur, en pronation, et fait jouer dans ce sens le cran de rotation de l'avant-bras.
Or le geste est représentation mentale d'un point à atteindre.

L'artiste joue dans la conscience anticipée des volumes colorés, des formes musicales, des affects et de la pulsation.

Il « pèse sur la balance de l'esprit la valeur intérieure
des différents éléments par lesquels il est en mesure de créer. »

(Kandinski)

Insoucieux de lui-même, il poursuit son rêve. La musique est d'abord intérieure.

David Dupire

 

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